De la Consommation raisonnée 

 

« Chaque plaisir et chaque douleur doivent être appréciés par une comparaison des avantages et des inconvénients à attendre. »

Epicure, Lettre à Ménécée

Le vin procure à l’homme du plaisir, par son goût, ou par l’ivresse qu’il procure. Il peut aussi être une douleur lorsqu’il est consommé à l’excès. Selon certains, il le serait également « dès le premier verre » puisque la moindre goutte d’éthanol serait en mesure d’engager notre pronostique vital. Pourtant des études scientifiques indiquent qu’il serait bénéfique pour l’organisme. Perdu entre ces deux thèses chacune soutenue par des dizaines de publications, qui croire ? Et quelle attitude adopter face au vin ?

Au XIXème siècle, les philosophes des Lumières remettent au goût du jour la doctrine antique d’un « esprit sain dans un corps sain ». Peu après apparaissent les « ligues hygiénistes », qui défendent des thèses drastiques : l’alcool est la cause de toutes les misères sociales, il faut donc le prohiber, sous toutes ses formes. Aujourd’hui, le « courant hygiéniste » est particulièrement présent dans les médias. S’il ne prône plus la prohibition, reconnaissant les dégâts qu’elle a causés aux États-Unis des années 1920, il conseille néanmoins l’abstinence totale et une taxation drastique de tous les alcools pour mater les consommateurs réticents à l’ascèse. Il accepte généralement qu’une consommation modérée est possible mais elle ne serait pas souhaitable pour deux raisons. D’abord parce qu’elle s’accompagne nécessairement d’une consommation à outrance chez certains individus : c’est la « contrepartie dramatique ». Ensuite, parce que même cette consommation modérée serait néfaste pour la santé. Le lobby hygiéniste est particulièrement virulent envers la consommation de vin, plus que pour les autres alcools ; son statut de boisson pour amateurs éclairés et raisonnable en fait un « alibi culturel ». Le vin serait une drogue comme une autre, quelque soit la manière dont on le consomme. Les hygiénistes font donc fi d’un savoir-faire ancestral, d’un rôle culturel non négligeable et d’un somptueux univers gustatif, pour réduire tout vin à sa contenance en éthanol.

Les ligues hygiénistes du XIXème siècle imputaient à l’alcool toute la misère sociale des ouvriers. Ils considéraient l’alcoolisme comme responsable de l’insalubrité, de la forte mortalité, de la violence et la criminalité, enfin de la pauvreté qui étaient le lot de la condition ouvrière. Les bourgeois de ces ligues ont donc fait de la boisson la cause de ce mal alors qu’elle n’en était plus vraisemblablement qu’un symptôme de cette misère. La donne est différente aujourd’hui, quoique tout aussi inquiétante, puisqu’ils ne confondent plus cause et symptôme, mais cause et remède. En effet, l’éducation au vin est portée aux nues comme une initiation à la débauche menant tout droit à l’alcoolisme. Faire tremper ses lèvres à un enfant dans un verre de Champagne lors d’un banquet est un crime. On ose à peine imaginer ce que ces lobbys pensent de l’association Dionysos.

Les psychologues s’accordent sur le fait qu’au moment de l’adolescence, l’interdit n’a de sens que dans la transgression. Interdire simplement l’alcool est une incitation à en boire et au lieu de supprimer la « contrepartie dramatique » elle l’inciterait. C’est donc une fausse solution. Pourtant, ces idées donnent matière à réfléchir et si on veut promouvoir une consommation raisonnée il faut pouvoir en donner une définition. Le ministère de la santé et les médecins en général définissent une consommation raisonnée comme deux verres par jour pour une femme (hors grossesse) et trois pour un homme. Est-ce vraiment raisonnable ? A travers les nombreuses études sur le sujet, les cancérologues semblent voir émerger la conclusion que cette consommation régulière et modérée de vin, et particulièrement de vin rouge, peut réduire les risques de cancer. En effet, les antioxydants qu’il contient luttent contre la dégénérescence du patrimoine génétique des cellules humaines et donc contre le cancer. La consommation de vin prémunirait également selon certaines études contre les maladies cardio-vasculaires. C’est là le fameux « French Paradox » : dans un pays où on mange et boit tant les infarctus ne sont étrangement pas si nombreux.

Alors, devons-nous nous empresser de lever un verre à ces conclusions ? Est-ce suffisant pour inciter à la consommation de vin ? Non, car ce serait oublier ses effets néfastes. Premièrement comme tout alcool c’est une boisson très calorique qui peut entraîner une prise de poids. Ensuite, le cancer n’est pas la seule maladie en jeu. D’autres comme les cirrhoses du foie sont largement favorisées par l’alcool. Chez certaine personnes, une consommation régulière tendra à se transformer en triste alcoolisme et aura des conséquences sociales désastreuses sur ces amateurs de vin (qui finiront paradoxalement par ne plus en apprécier le goût).

Si aujourd’hui même le Haut Conseil de la Santé Publique (l’organe du Ministère de la Santé chargé entre autres de nous conseiller sur nos habitudes alimentaires) peine à choisir entre l’abstinence et la consommation modérée de vin au regard de la difficulté de faire le tri entre toutes les études, c’est que le choix ne peut pas être fait en tenant compte uniquement des effets du vin sur l’organisme. La solution de ce dilemme consiste à adopter un mode de vie sain, constitué d’une alimentation équilibrée et diversifiée, et de sport. Quant à savoir si on peut boire du vin ou non, la réponse ne se cache peut-être pas dans ses analyses chimiques, mais dans un retour à la magie de la dégustation. S’il faut boire du vin, ce n’est pas parce que c’est « le breuvage le plus sain et le plus hygiénique qui soit ». C’est pour l’émerveillement qu’il procure à nos papilles et pour les sensations qu’aucune autre boisson ne peut nous offrir. Comme le disait Ecclésiaste, « Le bon vin réjouit le cœur de l’homme. »